Interview Philippe COCCONI 2011 ...?

Interview

Interview réalisée à l'occasion d'un stage organisé à Charenton en 2011 (je ne sais plus). Bon aujourd'hui je tempèrerai un peu la forme... mais pas le fond!

Manou ARMENGAUD : C’est par une démonstration de Maître Tamura que tu as découvert l’aïkido. Qu’est-ce qui t’a impressionné :  la fluidité des mouvements, l’efficacité de la technique …. ?

Philippe COCCONI : L’efficacité de la technique. Mon premier réflexe a été de tenter la technique sur un de mes frères. Je n’ai pas un souvenir d’une grande efficacité mais c’était parti ! Influencé par la série télévisée, j’aurais voulu faire du kung fu. Je n’avais pas les moyens d’aller sur Paris à l’époque. Mon frère m’a parlé d’un copain qui faisait de l’aïkido. Ce dernier s’était fait opérer deux fois des genoux, il était cassé de partout. Je me suis dit « ça m’intéresse » ! Un dojo d’aïkido venait de s’ouvrir juste à côté de chez moi. C’était l’occasion.

M.A. : Peux-tu nous parler de tes débuts avec Bruno Feuillard ?

P.C. : Bruno était l’un des élèves de mon professeur. Il prenait des cours à Savigny le temple. Le professeur de ce dojo, Patrick Simon, excellent préparateur physique, m’a formé jusqu’au 3e dan. Il ne venait pas tout le temps. Alors Bruno le remplaçait, encadrait le cours régulièrement. Il était petit, plein de force. Lui aussi m’a marqué. Il m’apparaissait à la fois gentil et teigneux.

M.A. : Tu dis avoir démarré tout doucement.

P.C. : J’ai fait 3 ans en dilettante. Et j’ai eu le malheur de dire que je voulais être professionnel (C’était vrai, je le voulais depuis l’âge de 13/14 ans). A partir de ce moment, Patrick Simon ne m’a plus lâché. Je freinais comme je freine toujours mais il était là. Voilà, c’était parti avec lui, à fond, 364 jours par an. J’étais tout le temps disponible.

M.A. : Comment t’es venue la décision d’enseigner ?

P.C. : Mon professeur m’a convaincu qu’on pouvait gagner sa vie de cette façon, en faire son métier, je l’ai cru. Il m’a formé pour ça. J’ai commencé à le remplacer quand il ne venait pas aux cours. Je me suis rapidement retrouvé au kamiza face à des élèves plus anciens dans le dojo. J’ai donné les cours parce qu’il me l’avait demandé. En 89 j’ai obtenu le brevet d’état.

M.A. : Lors des stages de préparation de passage 1er et 2e Dan, tu fais souvent la différence entre ce que tu attends d’un 1er dan et ce que tu attends d’un 2e dan.

P.C. : Pour moi ce qui change entre le 1er et le 2e dan, c’est la ceinture. Quand on a une ceinture noire au ventre, on n’est plus le même. Une « métamorphose » s’opère, la vision qu’on possède de l’aïkido se transforme, on fait partie d’un seul coup de la « grande famille des gradés ». Le comportement de celui qui prépare un 2e dan n’est pas le même que celui qui prépare un 1er dan. L’acquisition d’un grade permet de sceller le niveau dans la tête bien avant de le sceller dans le corps. Mais dans l’examen, la forme n’est pas différente pour moi, le programme des passages de grade étant presque le même pour les 1er et 2e dan.

M.A. : Attends-tu un meilleur placement ?

P.C. : Non ! à dire vrai je n’attends pas grand-chose de plus, en dehors d’une plus longue expérience de pratique. On ne peut reproduire que ce que l’on sait. Si le placement est pourri au 1er dan, il sera aussi pourri au 2e dan. Peut-être un peu atténué, mais pourri. Donc, si le placement est bon à la base, il le restera. Ce n’est pas un jugement de valeur. Moi-même j’ai des problèmes sur certaines techniques, que je traîne depuis toujours. Brahim [SI GUESMI], par exemple, a une pratique très fluide. Moi, non, ce n’est pas fluide. Je peux mieux le masquer maintenant mais c’est encore là.

M.A. : Comment vois-tu la progression en aïkido ?

PC. : J’ai très tôt vu la progression sur 3 niveaux. Comme je ne retrouvais pas ces niveaux ailleurs, que les sens qui étaient donnés ne me convenaient pas, et pour ne pas utiliser des termes déjà appropriés par les pratiquants (ex : GO NO GEIKO, JU NO GEIKO etc.), je les ai nommés KANSETSU (l’articulation), KIHON (la base) et KOKYU (la respiration). Pour moi respecter cette progression est le gage d’une pratique cohérente globale pour l’apprentissage de l’AIKIDO.

KANSETSU : travail sur l’efficacité pure de la technique. Avec des mises en œuvre simples correspondant à des situations «pseudo réelles ». En tout cas ces techniques doivent fonctionner sur des personnes ne connaissant pas la pratique de l’Aïkido. Il faut prendre le contrôle d’une personne ne souhaitant pas le perdre et qui ne fait rien pour faciliter les choses. La compréhension d’un mouvement efficace permet également d’habituer le corps à comprendre comment se protéger. Cela prépare à la pratique de l’aïkido. Je suis affolé du manque de lucidité de bon nombre de pratiquants. Etre lucide c’est comprendre le cadre dans lequel on se situe au moment où on réalise le mouvement. Quelques exemples de ce manque de lucidité :

Considérer (à tort) que l’on défend sa vie sur un tapis pendant un cours, ou un stage,

Penser que l’autre est en danger parce qu’on peut le toucher, ou même le frapper, alors que l’important est la capacité d’encaisser de votre partenaire et votre propre capacité à frapper,

Bloquer son partenaire sur l’application d’une technique dont chacun connaît l’exact déroulement.

Se placer sur le coté en attaquant et imaginer que cela suffit pour se protéger, ne pas imaginer une seconde qu’attaquer quelqu’un nous met de toute façon en grand danger, etc…

Pour moi, extrêmement souvent, l’Aïkidoka est « dressé » pour servir. On ne le rend pas libre, on l’enferme. Quelques fois cette démarche est volontaire et c’est criminel ! L’enseignement doit créer de l’intelligence chez le pratiquant par la compréhension de l’instant, intimement liée au contexte. Cette compréhension crée du discernement, le discernement un début de sagesse.

Donner une clé à un partenaire et le voir ensuite l’appliquer contre vous, vous mettre « la misère », c’est une vraie sensation de joie. Même si parfois c’est douloureux ! Il ne faut jamais s’arrêter de travailler, pour continuer à progresser !

KIHON : forme de base, celle qui développe et renforce le corps et le mental (on crée dans ce niveau un lien tacite d’entente entre deux personnes dans un but de progression technique et de renforcement).

KOKYU : ensuite on peut aborder ce que j’appelle le kokyu, le mouvement aïki, du moins ce que je peux en comprendre et là tout doit devenir possible autant sur le plan physique que sur le mental. Pour moi ces 3 niveaux se placent dans un cercle. Kansetsu rejoint Kokyu. Quand un mouvement d’aïkido devient efficace c’est toujours mieux. Les formes peuvent être radicalement différentes mais l’efficacité de kansetsu doit être là. Plus on s’éloigne de Kansetsu et de kokyu, plus on risque de se noyer, de se perdre. Le pratiquant s’éloigne de son point de départ mais ne voit pas encore le point de destination. D’ailleurs il ne sait pas vraiment où il va, il fait confiance à son professeur. Les abandons dans la pratique se font essentiellement pendant cette période.

M.A. : On te dit « entier ». Le ressens-tu ?

P.C. : Je sais qui je suis. Mon âme est entière. Nous sommes tous victimes de notre ego et il est possible que l’image que je donne de moi ne soit pas celle que je voudrais. Je suis un garçon très aimable, vous ne me verrez JAMAIS bloquer ou embêter quelqu’un sur les tatamis, mais si je sens la mauvaise foi, la bêtise ou l’arrogance, je perds instantanément mon calme! Ma pratique doit m’amener à pouvoir tuer quelqu’un (ou à être tué !) et à décider de ne pas le faire. La liberté c’est avoir le choix. Je ne dis pas que je suis prêt d’ailleurs.

M.A. : L’aïkido n’est-il pas un art de défense ?

P.C. : Art Martial de défense ne veut rien dire pour moi. Tous les arts martiaux sont des arts de défense, l’utilisation que l’on en fait le catalogue. Au karaté, en boxe, la première chose que l’on apprend est un blocage, une esquive, la seconde est une frappe et pas pour caresser !  En aïkido, on apprend « l’esquive » (les puristes diront qu’il n’y a pas d’esquive en Aïkido et ils auront raison…), puis la phase offensive. Ensuite on apprend à lier les deux phases pour n’en faire plus qu’une. En Aïkido on n’apprend pas seulement à réagir, le concept de IRIMI est bien plus complexe qu’une simple réaction. Mais en situation, si quelqu’un te veut vraiment du mal, et que tu ne réagis pas avec l’idée de tuer, tu n’obtiendras pas grand-chose, juste un peu de chiffonnage.

Maîtriser une personne sans la blesser est un exercice extrêmement difficile et coûteux. Ça n’est pas si simple de se défendre dans les règles de l’Art…Très souvent il est préférable d’attaquer, de ne laisser aucune chance ! En tout cas c’est mon point de vue.

Maître Nishio disait : on offre, on pardonne, et ensuite on dirige dans une voie meilleure. Quand Maître Tamura est venu en France, il ne ménageait pas du tout ceux qui sont à notre tête maintenant.

Je suis partagé sur le fait que l’humanité doit évoluer vers quelque chose de différent de la guerre, de la violence et ce que nous ont montré nos modèles. Presque tous en aïki, sont des espèces de psychopathes, qui, à un moment donné, ont décidé de se ranger. Maître Ueshiba n’a pas toujours été quelqu’un qui avait la paix dans l’âme. Il faudrait étudier son parcours pendant la guerre, savoir ce qui s’est passé là-bas, ce qu’il a vu et ce qu’il a fait. Les exactions des Japonais en chine ont été terribles. Tadashi ABE, Maître KAZE, Mas OYAMA, KRONGSAK etc… Ils n’ont pas été des enfants de cœur ! C’est avec l’âge qu’ils sont devenus sages. L’Aïkido est construit sur des fondations de violence, il ne faut pas l’oublier.

M.A. : A un moment donné Maître Ueshiba a ressenti quelque chose, non ?

P.C. : Oui. Mais il est possible de le comparer à un homme qui a tué toute une famille, a fait 15 ans de prison et finalement sort, repenti. On ne lui laisse pas ses enfants à garder tout de suite (rires).

Les Japonais pendant la guerre ne faisaient pas du tourisme en Chine. Je me trompe peut-être, mais Maître Ueshiba doit avoir vu ou participé à tellement d’horreurs qu’il a dû prendre conscience que le sens de la vie ne pouvait pas être là. Alors il a transformé sa technique. Au lieu d’être un engin de mort, elle est devenue un outil de vie, de création, d’amour. On vit avec ce message. Je pense, sans doute parce que c’est plus supportable pour moi, que nous sommes à une charnière entre l’aspect un peu meurtrier, efficace et la transformation en quelque chose qui doit construire un monde plein d’humanité. Les générations futures n’auront plus le message «  meurtrier ». Ils ne conserveront que la vision de l’aïkido qui offre. Jour après jour cela transforme l’Aïkido. Je ne me sens pas encore assez fort dans mon âme pour mettre de côté cet aspect meurtrier. Le chemin s’ouvre. Il ne faut pas oublier pourquoi on est là, à pratiquer l’Aïkido. Ne pas abandonner ses premières intentions. Je ne suis pas venu à l’Aïkido parce qu’il y avait un message de paix.

Bien sûr, je n’ai envie de tuer personne (rires).

M.A. : Penses-tu que ton aïkido soit particulièrement physique ?

P.C. : Je ne crois pas. Beaucoup moins physique que celui de Brahim par exemple. L’important pour moi, c’est la gestion du début du mouvement, la phase de premier contact. Le reste représente un travail technique plein de formalisme. Nous savons tous faire les techniques. Ce qui est projection, finalisation, je n’y mets pas de force, je ne cherche pas à diriger. Je cherche davantage à ce que la fin soit agréable pour celui qui va chuter plutôt que l’absolu nécessité d’imposer ma direction ou ma forme (sauf pour les amis). Par contre je suis intransigeant sur le départ. Quand la personne qui est censée vous attaquer a un placement, une attitude, un comportement qui s’apparente à du suicide, travailler sur le déroulement de la technique n’a vraiment aucun intérêt. Encore une fois ce n’est pas un jugement de valeur, on ne peut pas en vouloir directement au pratiquant …

M.A. : Ton aïkido est-il combatif ?

P.C. : Non, il ne l’est pas, mes réponses sont liées à mon partenaire, à ce qu’il me propose. Si la réponse naturelle est un coup de tête ou un coup entre les jambes, il n’y a aucune raison pour enchaîner une technique évoluée mise au point par un génie au péril de sa vie, ce serait une injure au fruit de son travail, et de toute façon antinomique avec l’art : je lutte contre la volonté absolue de devoir aboutir à quelque chose. Dans l’aïkido, on ne doit pas persister, on ne doit pas lutter. Le résultat, c’est l’opération de ce qu’il y a en face, plus que ce que je veux imposer. Encore une fois, c’est une question d’image, effectivement, esquisser un coup de tête ou un coup de genou, ce n’est pas très pro (mais ça fait souvent rire). Cela véhicule surement cette image de moi de combat, c’est peut-être bien.

M.A. : Tu dis « Tiki m'a enseigné la chirurgie du ken et Maître Tamura m'en communiquera l'esprit ». Comment définirais-tu l’esprit du ken ?

P.C. : Je ne sais pas du tout. C’est impossible. C’est quelque chose que je ressens mais que je suis incapable de définir car que je ne le contrôle pas. Je suis encore dans la démarche où aux armes il faut que j’analyse ce que je ressens. J’ai dit cela à René [VAN-DROOGENBROECK]  il y a quelques années. René, lui, est libre avec le ken, il est très fort. Autant à mains nues je n’ai aucun « problème » pour gérer toutes les attaques (pas pour les résoudre, pour les gérer), autant aux armes j’ai besoin de créer un cadre.

Tiki [SHEWAN] a tout parfaitement décortiqué. Bien évidemment la technique de TIKI est au-delà d’un décorticage, je ne voudrais pas paraître injurieux. Maître Tamura possède la gestion de l’instant (c’est le sentiment que j’avais à l’époque). Pour résumer, Tiki m’a permis d’approcher, de comprendre ce que faisait Maître Tamura. Ils ont une pratique différente. Naturellement je me suis mis à penser au mélange des deux.

On prend ce qui nous correspond, ce qui va nous faire avancer. Donc, l’esprit du Ken, je ne sais pas (rires).

M.A. : En quoi la rencontre avec Maitre Kuroda t’a-t-il permis de voir autrement le Iaï ?

P.C. : Nos mouvements (au sein de la FEI) étaient construits, lents, développés et explosaient à la fin. Quand j’ai vu Maître Kuroda effectuer son dégainage, j’ai compris que le dégainage pouvait aussi être rapide, très rapide. Je n’avais jamais vu dégainer aussi vite. J’étais affolé, donc passionné, donc accroché! Il a donné une image physique de ce dont je rêvais depuis mes débuts en Iaï. Et ça n’a fait que renforcer ce qu’enseignait Tiki. Il n’y a pas de précipitation, il n’y a pas de vitesse visible, mais c’est très rapide.

M.A. : Tu t’es aussi initié au Ju-jitsu du Tamiya ryu, pourrais-tu nous parler de Mu soku (l’absence de pieds).

P.C. : J’ai touché au Ju-jitsu de Maître Kuroda, durant les 2 stages que j’ai faits avec lui, vers 1998, à Paris. C’était très ponctuel comme pratique, très léger, juste une initiation. Pourtant le concept de Mu-soku a modifié ma vision de la pratique. L’absence de pied est quelque chose qu’on ressentait avec Maitre KURODA et maître UEMURA qui était un de ses assistants à l’époque. Il était impossible de dire à quel moment le mouvement démarrait, il n’y avait aucune information mais on était couché au sol dans l’instant ! L’image du corps indéracinable avec les pieds collés au sol en a pris un coup. Nous étions en face de papillons. Il se créait d’un seul coup un univers à l’intérieur de notre univers. Mu-soku, l’absence de pied, ne pas pousser pour chuter, pour avancer ou pour reculer, ne pas préparer sa chute. Lors d’une chute, le pratiquant se contracte, se « prépare ». Il perd donc du temps, se met réellement en danger car si on ne ralenti pas la projection, il n’a pas le temps de s’adapter. J’avais déjà eu ce type de ressenti avec M.TAMURA.

Chez Maître Kuroda, la gestion de l’instant est le b a ba, une extrême rapidité.

M.A. : J’en reviens à la chute, il s’agit donc de ne pas l’anticiper, de ne pas la préparer ?

P.C. : Ni la préparer, ni l’anticiper. On est dedans, on est projeté, c’est tout. Il y a des choses que j’ai découvertes après le 3e dan, avec René VDB, dans cette manière de ne pas se placer avant la chute. Au début cela me semblait ahurissant. René demandait à son Uke de ne pas bouger. Quand la projection arrivait, il n’y avait aucune possibilité de préparation, il fallait juste y aller. C’est formateur, mais angoissant au début. Bien sûr il ne faut pas non plus se prendre la tête avec ça. Jusqu’à mon 3e dan, je ne connaissais que la chute plaquée arrière, et j’ai quand même pu évoluer un peu.

René VDB m’a permis d’évoluer dans ma pratique, sur tous les plans. Il est le seul à m’avoir donné une vraie place à coté de lui, sans rien me demander en échange. Je ne la demandais pas cette place, mais j’ai vite compris que c’était un honneur de l’avoir. Il a toujours accepté mon besoin vital d’indépendance, de liberté, il ne m’impose rien, ne me reproche rien, même quand quelquefois je suis dans l’erreur. Je le vois dans son regard, mais il ne dit rien. Je n’ai qu’à observer, il me propose une solution et me laisse le choix de l’accepter ou pas. J’ai eu une grande chance de l’avoir rencontré. C’est un Ami, c’est rare, et je sais qu’il me considère comme tel !

M.A. : Tu as pratiqué toutes sortes d’arts martiaux différents (la boxe thaï par exemple). Quels sont ceux qui t’ont le plus marqué ?

P.C. : Je ne saurais pas dire. Tous. J’adore la boxe pieds-poings. Quand j’étais jeune j’avais le pied gauche le plus rapide de l’ouest (rires). C’était ma grande force. Maintenant les pieds oui, mais pour casser les jambes, pas pour les monter au-dessus de la cuisse. Maître Kase disait ça. Encore une rencontre extraordinaire. Il utilisait souvent des images avec le sabre et la lance. Lorsque j’ai vu Maitre Kase, j’ai eu peur pour Maître Tamura, je me suis dit « nous sommes perdus ! » (Rires). En boxe et au sol, il y a une vraie possibilité de gestion selon l’évolution de la situation, comme une partie d’échec, c’est palpitant, passionnant. En AÏKIDO il est impossible de retrouver cela. Je cherche des moyens pour réaliser cet état, je trouverai peut-être. Si quelqu’un arrive à le faire, qu’il me contacte, je suis preneur !

M.A. : Sous quel angle nouveau toutes ces approches t’ont-elles permis de voir l’aïkido ?

P.C. : Liberté. Il ne faut pas lutter. Dans l’absolu, c’est dire : si tu veux ma place, prends ma place. Dans la technique, cela pourrait se traduire par : si ça ne passe pas là, ça passera ailleurs.

Mais l’aïkido ne résout pas tout. Nous sommes au 21e siècle. J’ai bien conscience que je pourrais être excommunié pour mettre dans ma pratique des éléments qui ne sont pas du domaine de l’aïkido. Certains sont parfois outrés de mon comportement. N’importe quel petit jeune qui vient dans un dojo a déjà vu, au moins par écran interposé, différents arts martiaux et sports de combats. Si l’on veut développer l’AÏKIDO, il faut l’empêcher de se scléroser, en rendant vivant la pratique. Sinon l’AÏKIDO disparaitra, c’est certain, au profit d’une pratique de développement pseudo interne aux résultats plus qu’aléatoire. En tout cas je ne participerai pas à cela. Quand j’ai débuté, nos anciens ont pu nous maintenir dans un cocon idéal : l’aïkido est magnifique, merveilleux, extraordinaire, nous sommes les plus forts ! Ils n’avaient peut-être pas tort, mais ils nous ont menti quand même (sourire).

M.A. : Le fil conducteur reste l’aïkido. Pourquoi ?

P.C. : Parce que justement l‘aïkido c’est magique, c’est extrêmement fort !!! Le début de la pratique de l’aïkido commence par la fin de toutes les autres pratiques. Il est un art à part. Toutes les disciplines que j’ai pu tester (en dehors de maître Kuroda qui est à un autre niveau), toutes les pratiques physiques, de frappes ou de préhension ont comme ultime niveau la base de l’AÏKIDO. C’est mon sentiment en tout cas.

M.A. : Recherches-tu le geste juste ou le plus adapté face à une attaque ?

P.C. : Plutôt l’efficacité. Cette recherche, c’est ma vie. J’ai un plaisir immense à mettre mes gants, à mettre un kimono, à me rouler par terre. Ensuite, dans une situation conflictuelle, le meilleur choix sera celui qui va permettre de régler le problème (régler ne veut pas dire gagner !).

M.A. : Depuis quand étudies-tu la calligraphie ?

P.C. : J’ai suivi quelques années les cours de Pascal KRIEGER. Mon matériel est toujours sorti à la maison, prêt. Pour chaque stage de IAÏ, je prépare une calligraphie. Je ne laisse pas tomber. Le Bun-Bu fondamental, les arts des lettres et de la guerre. Il s’agit de l’histoire du japon, des arts martiaux. Forcément ce qui est juste va devenir beau. Quand je vois Brahim, j’en ai un bon exemple. Ce qu’il fait est à la fois beau et efficace. Ma rencontre avec Pascal KRIEGER a été la plus forte dans ma vie de petit Budoka, une formidable découverte humaine (et technique bien évidemment). Je suis encore marqué par cela. Je venais d’un dojo d’Aïkido où, en dehors de nous, personne n’existait, J’avais quand même un côté gentil psychopathe. Il ne se passe pas une semaine sans que je pense à lui, sincèrement. Je ne le vois malheureusement quasiment plus mais il est constamment présent. Il m’a donné plus que je n’aurais dû recevoir, j’en suis conscient, et toujours reconnaissant. Je regrette de ne plus pouvoir le suivre.

M.A. : Quel lien fais-tu entre l’aïkido et la calligraphie ?

P.C. : La « présence » est identique, la passion, le ressenti, la respiration, ou l’absence de respiration. L’image et le sens d’un caractère qui doit donner un sens à la pratique. Une dimension supplémentaire. Un lien diffus. Comme pour ma pratique en AÏKIDO, j’arrive à être satisfait environ 15 secondes de mon travail, le reste est à jeter à la poubelle !

M.A. : C’est une forme de perfectionnisme ! Attaches-tu une importance particulière à la respiration ?

P.C. : De plus en plus. J’ai longtemps été axé sur l’absence de respiration, le travail en apnée qui permet de travailler vite. Tout en sachant que les formes chinoises permettent de travailler très rapidement dans l’expiration, dans le souffle. C’est toujours une démarche que je fais à contre cœur car au fond je sais que je ne suis pas complètement prêt. J’ai encore l’impression que s’attacher au travail de respiration c’est « bon pour les vieux ». La respiration est un outil à notre disposition, mais pour moi ce n’est pas le premier.

M.A. : Quel point travailles-tu plus particulièrement en aïkido ces derniers temps ?

P.C. : Je ne m’énerve plus, je n’ai plus de coup de sang. Au premier contact, il m’arrivait de prendre tout de suite 15 points de tension et je n’avais qu’une envie : massacrer celui qui était en face ! Je ne le fais plus. Les blocages ne m’agacent plus. Tranquille. Pas serein, loin de là. Je suis loin d’être serein (sourire).

Finalement il s’agit plutôt d’un résultat.

M.A. : Remarques-tu les effets de ta pratique sur ta vie quotidienne ?

P.C. : Par période, sûrement. On est entre autres, le fruit de ce que l’on fait. J’étais trop coupant, trop longtemps. J’essaie d’en revenir. J’ai fait des bêtises, plein de trucs débiles en pensant à l’art martial. J’essaie de revenir de ça. Trouver un équilibre. Mon aïkido me semble aujourd’hui plus équilibré, plus lisible, abordable. Je donne une image un peu moins violente de celle que je pouvais montrer avant (de mon point de vue je ne l’ai jamais été). J’essaie d’appliquer cela aussi dans la vie. C’est dur (rires).

M.A. : Inversement, ta vie quotidienne influence-t-elle ta pratique ?

P.C. : Oui, plus je lutte dans la vie, moins je lutte sur les tapis. Ma pratique professionnelle depuis, m’a clairement réorienté sur le tatami, en m’apportant des réponses à certains questionnements. Il y a maintenant 3 ans j’ai arrêté de donner des cours. J’avais le sentiment que je ne servais à rien ou à pas grand-chose. Aux questions « Tu as vu la dernière exposition d’untel ? », ou « que penses-tu de ça ? », je pouvais répondre « Je ne sais pas, mais je peux te casser la tête si tu veux ! ». J’en étais un peu là. Il fallait, donner un sens à mes recherches. Avec « mes » agents de sécurité j’ai très vite senti que je pouvais leur « sauver la vie » en poste, leur donner des outils concrets pour ne pas finir à l’hôpital. Eux, ils ne jouent pas sur des tapis, leurs placements, leurs actions, leurs paroles, peuvent décider dans certains cas de la vie ou de la mort ! Je me sens utile. Je m’enrichi avec eux. Donc je reviens plus tranquille sur le tatami.

M.A. : Quel message souhaites-tu transmettre à tes lecteurs ?

P.C. : « Là où on néglige la relation, on introduit de la force ». Je ne sais pas de qui est cette phrase, mon ami Patrick KUSCHESPERGER la disait, elle s’applique vraiment à l’aïkido.

Exigez le meilleur du niveau des professeurs que vous rencontrez en stage, ne vous contentez pas de petites bases, n’attendez pas, foncez, travaillez !